Les rivières de feu

Pyramide

Extraits du journal de bord du projet : Les rivières de feu 2004-2010

 

Introduction

Comme un jeu de l’esprit, j’ai dessiné une pyramide au centre de la terre, les 5 pointes de cette pyramide émergeant chacune dans une zone volcanique. Ce qui intègre une structure connotée stable, la pyramide, forme qui depuis l’Antiquité symbolise la pérennité des choses, à une activité tellurique datant du précambrien à nos jours, montrant que notre planète n’est aucunement stable et qu’à l’échelle du temps universel elle risque d’exploser d’un moment à l’autre.

À la manière du professeur Otto Lidenbrock, j’aimerais suivre la trace d’Arne Saknussemm et descendre dans la caldera du volcan Sneffels près du village de Stapi en Islande pour ainsi rejoindre le centre de la terre.

Je suivrais alors les cinq rivières de feu pleines de ces fluides magmatiques qui circulent du noyau jusqu’à la surface de notre planète en traversant successivement le manteau, l’asthénosphère et la lithosphère pour ainsi rejoindre la surface et se solidifier comme le sang qui se coagule. J’imagine les rivières de lave en fusion relier ces emplacements, le mythique Pyriphlégéton jaillir simultanément aux cinq cratères choisis, cinq points sur la planète où la lave a jailli, cinq sites perturbés par des activités telluriques, cinq lieux situés approximativement à équidistance entre eux.

 

Je me suis rendu sur les lieux ciblés afin d’y installer un module en pointe illustrant les extrémités de la pyramide. Ces modules d’aluminium sont gravés de leur adresse géographique et sont installés à demeure.

 

  • En Amérique du nord, au nord de Chibougamau, La Grande Faille du Frotet, volcan éteint qui était actif au cambrien

 

  • En Amérique du sud, en Patagonie Chilienne , le volcan Villarica et le champ de lave de Pali Aike
  • En Asie, la presqu’île du Kamtchatka en Sibérie, les volcans Mutnovsky et Koryaksky
  • En Océanie, en Nouvelle-Zélande, l’île Campbell, volcan éteint qui était actif au cambrien
  • En Afrique, La Tanzanie, le cratère du Ngorongoro

Chili, décembre 2004

Pozo del Diablo

Je conduis sur une route de terre, de chaque côté des guanacos broutent, les nandous courent. Il n’y a pas d’habitations, d’un côté le détroit de Magellan de l’autre le parc Pali Aike.

Un champ de lave immense, des couleurs d’oxyde comme sur un tableau d’Antoni Tapies, des plantes qui poussent dans les tunnels formés par les coulées de lave qui ressemblent à du caramel brûlé.

Couché au fond du Pozo del Diablo, cratère du volcan, le sol est recouvert de soufre, de pierres de lave et d’oxydes métalliques. Je sens la terre vibrer, est-ce une illusion? Réminiscences du passé peut-être, j’observe la voûte céleste de l’hémisphère sud pour la première fois, je suis perdu. J’essaie de me souvenir de la grande carte du ciel accrochée dans mon atelier. Je vois une étoile très brillante, ce doit être Sirius, la constellation du Grand Chien, un peu à droite la constellation du Lièvre que j’ai déjà aperçu furtivement de l’hémisphère nord. Très bas sur l’horizon, il me semble voir Orion, mais je n’en suis pas sûr. Je cherche la Croix du Sud, je dois me lever et me tourner de 180o, je la vois à l’horizon.

La nuit est très calme, la lune presque pleine. Je crois apercevoir des guanacos couchés aux abords du champ de lave, la plupart sont allongés mais deux individus, le cou étiré, mènent la garde. Ils semblent fébriles.

Sans raison un frisson me monte sur l’échine, je deviens nerveux, mon cœur bat plus vite, je vois une ombre passer à une dizaine de mètres à ma gauche vers le troupeau de guanacos. C’est un puma, mon cerveau reptilien m’a averti de sa présence…

 

Escalade

……..Le cliquetis des crampons attachés à mon sac à dos ponctue notre lente progression sur le sable noir meuble. À chacun de nos pas, les pieds chaussés de plastique rigide s’enfoncent jusqu’à la cheville et glissent vers l’arrière sur la pente de 30°. Une ligne orangée, brisée en son centre par la fumée du volcan, se détache sur le bleu céruléen du ciel. L’ascension du volcan Villarica par la face ouest est la plus exténuante mais la plus sûre car le soleil ne frappe la pente qu’en début d’après-midi. Malgré cela, en ce matin de janvier, les pierres roulent depuis la limite de fonte de la neige, le guide agite ses bras pour avertir du danger.

La surface de la neige est dure, parfois glacée bleue. Une pierre roule, faits des bonds de plus en plus hauts dans notre direction, passe à quelques mètres de notre position puis termine sa chute dans une faille en contre-bas. Les rayons du soleil touchent le sommet et les pierres se détachent avec la fonte de la glace de soutien.

Nous avançons en cadence, le regard fixé au sommet du volcan, sous la caldeira.

J’ai soif, mon souffle raccourcit. Nous sommes à 2600 mètres, 250 mètres avant le sommet. Notre cordée zigzague, l’inclinaison augmente, il faut assurer chaque pas avec les crampons et les piolets.

Le vent d’ouest balaie le cratère et pousse l’oxyde de soufre dans notre direction, j’ai de la difficulté à respirer, je dois mettre un chiffon imbibé de jus de citron sur mon nez et ma bouche, mes yeux piquent, je pleure. J’approche du cratère pour voir la lave en fusion, des explosions font jaillir des traits rouges jusqu’à vingt mètres au-dessus de ma tête.

Un aigle plane, il joue avec les courants ascendants générés par la chaleur qui se dégage de la caldeira. Il passe et plonge vers la pente enneigée, je peux apercevoir le dessus de ses ailes en même temps que les six autres pics volcaniques dispersés à l’horizon.

Il plane vers le sud, passe au-dessus de Chiloé, met le cap sur le Torres del Paine et le pic du Fitzroy, domaine des condors. Glaciers, fjords et volcans roulent et déboulent jusqu’au détroit de

Magellan, puis brusquement la cordillère, jusque-là imperturbable, se jette dans le canal Beagle

 

….Un tronc d’arbre dérive près des rochers où se font chauffer au soleil des dizaines de lions de mer, l’aigle s’approche, frôle l’épave. Le tronc d’arbre est creux, une fourrure de guanaco couvre deux corps aux visages hâlés, une femme et un enfant. La main droite de la femme tient fermement une pagaie grossièrement taillée dans une branche de lenga…………

Assis au pied d’un arbre drapeau, ces souvenirs du livre sur l’histoire des Selk’nam écrit par Anne Chapman me revenaient en mémoire par bribes. Je descendis sur la plage de galets en contre-bas. Des lions de mer se faisaient chauffer au soleil près de bois flottés, ils ne semblaient pas se préoccuper de ma présence jusqu’à ce que je sois à proximité et que l’un d’eux, sans conviction, me montra ses dents.

Le regard fixé sur l’horizon, j’essayais d’imaginer une flottille d’embarcations rudimentaires chargées de viande et de peaux de guanacos remonter le canal Beagle jusqu’à la baie du campement. Puis j’ai rêvé aux adolescents fébriles à cause de leur initiation, je les imaginais s’élever vers le cosmos rejoindre la constellation peinte sur leur corps…

Russie, printemps 2005

Kamtchatka

 

…Couvert de neige durcie par le vent, le sentier se transforma rapidement en un long ruban jonché de pierres de lave roulant et déboulant sous nos pas. Il dessinait sur le flanc ouest du volcan un long zigzag gris anthracite sur la neige gris clair et parfois sur la lave noire. Éclairée par le soleil levant la forme pyramidale du Koryakski semblait léviter tandis que nous avancions dans l’ombre.

À mi-parcours, nous commençâmes à percevoir le pourtour de la caldera en forme de U ouvert du côté sud, la fumée semblait avoir emporté une partie du remblai de lave. Les cumulus se mélangeaient à la fumée chaude éjectée du volcan, de même les fines stries rouges égratignaient le gris pâle et floconneux des nuages. L’approche du cratère se faisait sur une pente à faible dénivelé, ce qui nous permettait d’apprécier le paysage sur 360o. Le volcan crachait de plus en plus fréquemment et la fumée devenait plus dense. Soudain une bombe volcanique de forme oblongue de plus de 75cm de longueur vola et atterrit à une vingtaine de mètres de nous.

Malgré notre crainte d’être atteint par ces objets volants nous approchâmes du cratère, un foulard nous couvrant le nez et la bouche. Il y avait deux cratères concentriques, un premier en forme de fer à cheval ouvert sur le Sud et sept cents mètres plus haut, un deuxième plus petit de forme cylindrique avec en son centre une matière incandescente bouillonnant qui propulsait des quantités impressionnantes de lave en partie solidifiée hors du cratère. De longues colonnes de matière en fusion montaient à la verticale et retombaient dans la chaudière.

La première partie de la descente se fit en silence. À mesure que la tension diminuait, que la présence d’adrénaline s’estompait, les conversations reprenaient. Le soleil se couchait maintenant derrière le Koriakski, seule la crête de l’Avachinski était éclairée. Artym qui ouvrait la piste s’arrêta net, à une centaine de mètres devant : Dans l’ombre, il avait vu passer un Kodiak. L’adrénaline revint lorsque nous observâmes la trace du plantigrade. Les trois derniers kilomètres nous séparant du camp se marchèrent en silence et à bonne vitesse…

 

 

 

 

Québec

 

Là où le Pyriphlégéton  a jailli des profondeurs de la terre il y a 4,5 milliards d’années est née, après la dernière glaciation, une des plus belle et poissonneuse rivière du Québec.

Des dizaines, voire des centaines d’îles forment des méandres inextricables, comme un puzzle inachevé, à la source de la rivière Rupert : le lac Mistassini, la plus grande étendue d’eau douce au Québec hormis les barrages. Il s’étire sur plus de 161 Km de longueur et est large de 19 Km. Le plus grand apport naturel d’eau douce de la Baie James via la rivière Rupert.

En cet endroit du Québec, une faille géologique fait un trait d’union entre le lac Mistassini et la Baie James. La brisure qui louvoie entre les rivières Broadback et Rupert date du précambrien, on la nomme la Faille du Frotet, c’est un des plus vieil indice volcanique du bouclier canadien.

 

Le but de notre expédition est de placer des miroirs sur des îles de la rivière Rupert. Ces miroirs, sept en tout seront disposés selon le schéma du grand chariot de la Grande Ourse rabattu au sol. L’objectif est de photographier à partir d’un hélicoptère les reflets du soleil dans les miroirs et ainsi d’inscrire dans le cosmos cette rivière qui sera bientôt détournée vers la centrale électrique de la Baie James.

 

Depuis que nous nous étions engagés sur la Route du Nord, les chansons de Johnny Cash ponctuaient la pluie d’insectes. Souvent les libellules venaient s’écraser dans le pare brise en pleine séance d’accouplement.

 

Je crois apercevoir un caribou à cent mètres devant, au milieu de la route. Johnny Cash chante I Walk the Line. La bête est à contre jour, pas de bois, très maigre : C’est un immense loup gris qui s’est arrêté et nous regarde. Lorsque nous arrivons à sa hauteur, il est à quelques mètres sur le bas-côté de la route et ne fait aucun cas de nous…

 

…À cause de la concentration que nous mettions à notre tâche nous ne nous sommes pas aperçus que nous étions observés. Nous avons d’abord cru à une hallucination, était-ce un rocher? Nous nous sommes approchés puis nous l’avons vu s’éloigner lentement, c’était un loup gris, comme celui de la veille, aussi énorme, cette fois nous en avions la preuve, sa trace. Mon poing fermé ne pouvait la couvrir entièrement…

 

….Porter attention aux rochers et augmenter la vitesse au maximum pour bien passer le ciré du rapide puis la rivière devenait calme. Les îles étaient bien là où elle étaient indiquées sur la carte. Cependant nous aurons à aménager le terrain afin de rendre les miroirs visibles du haut des airs. Des miroirs concaves de 20 cm montés sur des tiges d’acier galvanisé de 350 cm. Les 7 rayons réfléchis devaient être orientés vers un seul point afin que de l’hélicoptère nous puissions prendre une photographie de l’ensemble. Le schéma du Grand Chariot de la Grande Ourse dessiné sur la carte nous indiquait une distance d’un peu plus de 1500 m entre les deux miroirs les plus éloignés, il y avait deux miroirs sur une île et cinq sur la berge. La vérification des coordonnées à l’aide du GPS ne nous a pris que quatre heures, nous aurons le temps de pêcher avant la nuit.

La rivière devenait plus familière, j’étais plus hardi à piloter le zodiac dans les rapides et autour des écueils. Les animaux sauvages se familiarisaient à nos habitudes et au bruit du moteur, ils étaient de plus en plus curieux.

Nous n’avions plus que trois miroirs à installer, j’avais tracé les angles de convergence des rayons sur la carte et j’essayais de les retrouver à la boussole, bien sûr c’était approximatif, mais je m’ingéniais à être le plus précis possible dans le positionnement des miroirs.

Un couple de corbeaux nous suivait, les oiseaux étaient familiers presque arrogants.

 

Nouvelle Zélande novembre 2009

L’ Île du Désespoir,

 

Le Rangatira, petit cargo de 520 GRT enregistré à Timaru, roule et tangue depuis 60 heures en direction  de l’archipel Auckland. Dans mon étroite cabine située au-dessus de la chambre des machines j’essaie de dormir afin d’oublier le mal de mer. Le moteur baisse graduellement de régime et le navire roule de plus en plus…

…D’un pied mal assuré je me lève, regarde à travers le hublot et aperçois la terre au dessus des embruns. Perdue entre le continent Antarctique et la Nouvelle Zélande, au cœur des cinquantièmes hurlants, l’Île Campbell apparait comme une cathédrale à contre jour. Le zodiac aborde le rivage de la baie Persévérance où les lions de mer semblent ennuyés par notre présence…

Du sommet du Mont Honey, j’aperçois vers le sud l’Île Jacquemart. Les embruns sont portés par les bourrasques, une longue pente raide part de la ligne de crête et se jette dans la mer.  Un albatros immense plane, le vent humide et froid du pacifique sud me glace les os. Je descends lentement vers le rivage en m’aidant de mes bâtons de marche, les cailloux roulent sous mes pas. Plus loin à côté du sentier abrupt le sol est parsemé de plantes, une association de mégaherbes, des fleurs jaunes, Bulbinella rossi, d’autres d’un blanc crémeux, Stilbocarpa polaris. On peut aussi observer deux différentes espèces de Pleurophyllum. J’essaie de ne pas les écraser en marchant dessus, mais je glisse, le sentier se perd à travers les herbes plus chenues à l’approche du rivage escarpé.

Après plusieurs essais, GPS en main, j’installerai le sommet sud/est de la pyramide sur les rochers qui surplombent l’océan en contrebas du sentier qui relie Monument Harbour et South East Harbour.

 

Afrique, décembre 2010-janvier 2011

La terre de Lucy

 

Le cratère du Ngorongoro s’est formé à la suite de l’effondrement du volcan sur lui-même lorsque sa chambre magmatique a implosé. La dernière des cinq étapes de ce projet, le rift africain, terre des origines, pierres de lave ocre et marron.

Une grue couronnée avance sous les acacias tel un mannequin habillé par Christian Lacroix, au loin une femelle rhinocéros et son petit. Jardin d’Eden noyé dans les brumes des cheminées d’évaporation, lac turquoise et violet cerclé de blanc salé. Un éléphant énorme et majestueux marche dans les herbes hautes, les zèbres broutent. La chaleur de fin d’après-midi brouille l’atmosphère. Je dois choisir l’endroit d’implantation du dernier élément de la structure, la pièce qui virtuellement reliera entre elles les cinq parties de la pyramide. Nous roulons sur les multiples pistes qui sillonnent le fond du cratère. Je demande dix fois, vingt fois, cent fois au guide d’arrêter la jeep afin de me permettre d’examiner et de photographier le paysage et d’imaginer la perspective du  pyramidion qui émergera finalement de la cinquième et dernière rivière de feu. À cinq heures de l’après-midi le premier janvier 2011 le ciel IKB qui enveloppe le cratère se reflète sur la surface de l’apex de la pyramide.

Reno Salvail.